Au Cameroun, brouhahas, débats et blablas.

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Par Armand Leka Essomba, Sociologue, UY 1

De partout, l’on me presse de dire quelque chose. L’actualité du jour étant au grand dialogue, beaucoup s’étonnent de mon silence et s’exaspèrent de «ma nonchalance ». J’ai beau rappeler qu’un homme d’idées n’est point un commentateur de mots d’ordre du jour, mes rappels n’ont point d’échos.

L’on n’y peut rien. Chaque société ayant ses (i)rationalités, face au bruyant brouhaha et par-delà toutes sortes de blabla, il nous faut ici et maintenant, relayer des graines de pensées, semées sobrement depuis longtemps, dans divers sillons, mais en crise de récolte, face à toutes sortes de paresses et surtout à la sécheresse d’une indifférence intellectuelle et politique, devenue hélas culturelle. Et Les circonstances ont eu raison de mes hésitations.

Il me faut toutefois prévenir ceux qui sont pressés de subir la longueur d’une “synthèse” que je publie sur ma page propre.

Une vision venue du passé

Et c’était très tôt ce matin. Sur ma table de travail, alors que j’invoquais l’inspiration pour formaliser les principales idées à partager ici, j’ai été visité par deux visions. D’abord la vision d’Hannon, le carthaginois qui, quatre siècles avant Jésus-Christ, fut le premier à rendre témoignage public de l’existence du « Char des dieux », c’est-à-dire du Mont-Fako, notre Mont-Cameroun.

La deuxième vision a été celle de l’explorateur portugais, dont le nom a été oublié. Lui qui, traversant un fleuve, qui devait probablement être le Wouri, s’émerveilla devant la multitude des crustacés présents en s’écriant : « Rio dos camaroes » ; émerveillement dont le Cameroun tient son nom.

De cette image lyrique, l’on peut imaginer que le « Roman national camerounais » pourrait bien commencer par le dialogue entre la montagne et le fleuve, entre le Mont-Fako et le Wouri, pour savoir qui doit mériter la préséance dans la constitution imaginaire de notre identité. Il s’agira bien sûr d’un langage de sourd et il en est ainsi du processus de construction des identités et notamment de l’identité nationale.

Depuis près de trois ans, deux spectres politiques portent en eux, la menace de profaner cet objet sacré récemment prénommé Cameroun : La militarisation de l’adversité politique et l’ethnicisation de l’adversité politique. Les grammaires de l’exclusion et de l’explosion s’élaborent, se rationalisent, se multiplient et circulent désormais parfois sans complexe.

Des frustrations sociales explicites deviennent des frustrations identitaires et des bagarres de rues sont présentées avec une certaine excitation comme des bagarres inter tribales. Du nord au sud, de l’est à l’Ouest, des fanatiques tentent d’élever des murs de haine.

Des jeunes gens ivres de drogues se suicident et tuent prétendant tuer au nom d’une utopie de séparation infrapolitique. Des villages entiers sont parfois désertés de femmes et d’enfants en quête d’espace de convivialité et de sérénité. Le pacte d’inséparabilité semble être soumis au doute. Certains en appellent à une invasion humanitaire et militaire, pour séparer les frères armés. Tel est en partie le tableau actuel.

Derrière les frictions actuelles, sources de souffrances et de stress accumulés, il ya probablement lieu d’y voir l’expression d’une double crise de reconnaissance et de partage. Cette double crise dans ses manifestations même les plus extrêmes et les plus tragiques, constitue une opportunité à la fois politique et morale pour le renouvellement incessant de notre « pacte d’inséparabilité ».

Populismes communaucratiques

L’on doit alors avoir la lucidité et le courage de confesser chacun nos péchés : péchés en pensées, en paroles, par action ou par omission. Une réactivité administrative lacunaire, une nonchalance institutionnelle peu convaincante, des paresses politiques entretenues, une gestion parfois suffisante détachée et complaisante des sources de souffrances sociales, un rapport très souvent équivoque aux blessures et aux cicatrices de notre histoire récente. C’est cette sorte de délinquance sénile qui parfois ouvrir la voie à toutes sortes de populismes parmi les plus tragiques.

Et l’on ne peut manquer, devant le suicide quotidien de jeunes gens, dans les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, pour un bout de terre récemment appelé Cameroun, de mesurer la puissance des identités. Certaines sont des « identités meurtrières » (Amin Maalouf) et d’autres sont ce que j’appelle des identités « vivrières ».

Les premières font tuer et font mourir des hommes, les secondes font naitre des communautés et font vivre des hommes. Mais les deux identités cohabitent dans toute société. Chaque société et surtout les sociétés multiculturelles de cette époque contiennent les deux simultanément : les premières sont comme des murs qui séparent les communautés et divisent les hommes ; les deuxièmes sont comme des ponts qui unissent des communautés et qui font traverser les barrières. Notre tâche aujourd’hui, consiste dès lors à imaginer et à bâtir ces ponts entre nos communautés et nos compatriotes.

Dé-couvrir le passé : du passé antérieur au passé composé

En général, le passé est déjà passé. Mais en dépit de ce que certains croient, il n’est pas toujours dépassé. Ce qui est certain également, c’est que le retour au passé est non seulement strictement impossible, mais aussi non souhaitable. En revanche, le recours au passé est non seulement possible, mais, très souvent souhaitable. Dans le contexte du Cameroun, il ya plusieurs passés possibles à envisager : le passé antérieur, le passé composé et le passé simple.

D’abord ce que nous appelons le passé antérieur

Il est à saisir dans son antériorité coloniale. Il nous enseigne que des populations existaient avant un peuple camerounais unique. Des communautés vivaient, échangeaient et parfois se faisaient la guerre. Mais cette mosaïque de peuples était parfois liée par d’importantes parentés historiques et d’incroyables continuités anthropologiques. Il s’agira d’interroger ce passé antérieur pour y retrouver des ponts qui unissent.

Ensuite ce que nous appelons le passé composé

Il est à saisir dans sa temporalité coloniale. Il nous enseigne que nos populations et nos identités primordiales se sont mélangées et se sont composées. Ce fut une expérience de douleur : la grande douleur qui nous a mis ensemble. C’est l’expérience de l’invention camerounaise qui aura une triple marque : allemande, française et britannique. Cette expérience de l’invention camerounaise dans la douleur de la violence fondatrice de la colonisation va s’aggraver avec une expérience de « séparation ».

La séparation en fait est un mythe historique qui va alimenter une métaphysique des retrouvailles. De là, on prend acte de ce que l’identité se construit au gré des rencontres, des proximités recherchés ou trouvées. C’est cette identité qui donne naissance à un peuple et qui transforme une population en un peuple.

Enfin ce que nous appelons le passé complexe

C’est le temps postcolonial de la construction nationale. On cherche à bâtir la Nation, à construire une identité nationale camerounaise. Ce passé est toujours hanté par la blessure de la séparation et l’obsession des retrouvailles. Cette métaphysique des retrouvailles va s’actualiser politiquement et institutionnellement. Cette actualisation politique et institutionnelle va elle aussi engendrer des blessures et des cicatrices encore fraiches aujourd’hui.

L’une des questions que pose les accès de fièvre inter-communautaires au Cameroun et plus précisément à partir de cet héritage de nos passés multiples consiste à se demander si l’on ne vit pas une crise de constitution qui a un lien avec un état civil non consolidé. Les interrogations logiques qui en découlent sont les suivantes : le Cameroun a-t-il un acte de naissance? Cet acte de naissance a été signé quand? Plus profondément encore, le Cameroun est-il une dépouille coloniale ou alors le berceau de nos ancêtres? Ceci suggère sans doute que les crises actuelles que traverse le Cameroun, sont révélatrices aussi d’une crise de reconnaissance.

Panser le présent et défricher l’à-venir

Pour panser le présent et ouvrir les routes d’un futur de convivance commune, il faudra imaginer des actions dans deux grands ordres de direction. Des actions relevant de l’ordre du symbolique et des actions de l’ordre du concret.
D’abord le registre des actes symboliques. Ces derniers bien que symboliques, relèvent des procédures de réparation psychique des blessures de reconnaissance. Ils pourraient avoir une grande portée politique et devenir des ciments et des ponts de réconciliation.

1- Renouveler le pacte unitaire de la communauté par la réaffirmation de l’Unité nationale comme dogme politique et horizon moral de notre projection historique. Ceci passe par la protection constitutionnelle du nom du Cameroun, qui devra renaitre sous le nom de République Unie du Cameroun. Le geste qui consista en 1984 à effacer ce signe (UNIE) de notre identité institutionnelle fut une grave erreur. Si par exemple, on enlevait cette mention dans Etats-Unis d’Amérique, aucun américain ne l’accepterait.

2- Discuter du statut du 20 mai ou en tout cas, penser à donner un statut symbolique important à la date du 01er octobre dans le calendrier liturgique de l’Etat. Ce fut le jour où un fragment séparé du Cameroun, retrouva l’autre fragment. Or, cette date et ce souvenir ont été abandonnés à des séparatistes qui, aujourd’hui, la privatisent et tentent de l’instituer comme étant le souvenir d’un « malheur national » alors qu’elle doit être le souvenir d’une « communion nationale »

3- Imaginer et mettre en place des mécanismes législatifs et réglementaires qui permettent une sélection publique et politique des autorités publiques à d’importantes fonctions d’Etat en tenant compte de l’identité officielle « franglophone du Cameroun.( Les candidats au parlement, au Sénat, à la Présidence de la République devront s’exprimer couramment dans les deux langues officielles du Cameroun).

4- Codifier la pénalisation des infractions relatives à la stigmatisation ethno-tribale.

Ensuite dans le registre des actions qui iraient au-delà du symbolique. Ici, il s’agit de penser à des actions structurantes du terrain. Dans ce registre, cinq principales actions pourraient être envisagées.

1- Renforcer et accélérer le processus de décentralisation et penser doter les Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest d’un statut spécifique;

2- Mettre en place un grand projet autour de ce qu’on pourrait appeler les « ponts de l’interculturalité » ou les routes de la reconnaissance au Cameroun. Ceci doit être soutenu par un vaste projet infrastructurel (routes bitumés, chemins de fer. etc) pour ouvrir le Cameroun aux camerounais;

3- Mettre en place et subventionner un vaste programme de recherche sur les proximités, les parentés et les continuités historiques et anthropologiques qui traversent nos différentes communautés;

4- Mettre en place un Fonds national pouvant financer des études et des productions artistiques et la diffusion de notre culture patrimoniale

5- Repenser nos organigrammes gouvernementaux en vue de revenir à l’éducation nationale. Les enseignements de base et les enseignements secondaires ne suffisent pas à penser de manière intégrée une politique idéologique de transmission systémique des valeurs nationales qui cimentent une identité nationale.

Vous ferez cela… en mémoire de nous.

Un projet commun habita nos ancêtres, d’un côté comme de l’autre du Mungo : Le projet de l’autogouvernement qui était en même temps celui de fonder une communauté nationale camerounaise fraternelle. Fraternelle parce qu’unie par les liens d’une fraternité qui, avant d’être de nature consanguine, est d’abord une fraternité de lutte, de combat, et de sang versé.

Car, ainsi qu’on le sait, ces aïeux furent protagonistes de cette expérience mystique et mystérieuse qui consistait face aux usurpateurs et allogènes (Français et Anglais), à verser leur propre sang « ensemble » pour la liberté de la multitude : cette multitude qui devait recevoir en héritage ce bout de terre nommé Cameroun qu’elle n’hésite pas, le plus souvent, à saccager aujourd’hui.

Au fond, devant les peurs, les déchirures et les drames suscités aujourd’hui par le fantôme sécessionniste dont l’apparition ne cesse de hanter certaines régions de ce berceau qui nous a été laissé collectivement en héritage par ces aïeux qui ont versé leur sang, peut-être faudrait-il rouvrir ce gisement de liens précocement fermé et commuer à nouveau à cet héritage de fraternité ainsi qu’au projet qui le précédait.

Il nous faudra dès lors aller à la recherche de leurs sépultures, retrouver des tombeaux dont les 4/5e de leurs descendants ne peuvent savoir s’ils existent, il nous faudra les associer à notre palabre familiale actuelle porté par la tentation séparatiste qui demain pourrait grandir.

Ce sera probablement en partie, à travers ce culte des crânes que l’on peut durablement espérer apaiser le désespoir contenu dans l’intention séparatiste. Ce recours au passé, qui n’est en rien un retour au passé, en plus d’être un geste de réconciliation profonde, réintroduit et réhabilite la mémoire nationale, là où son absence ou son travestissement ont fait germer des fratricides et des projets de divorce. Peut-être aurions ainsi obéit en quelque sorte à une injonction posthume de nos aïeux de partout : «Vous ferez cela en mémoire de nous».

Armand LEKA ESSOMBA
Sociologue
Laboratoire Camerounais d’études et de Recherches
sur les Sociétés Contemporaines (CERESC)
Université de Yaoundé I10

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