Professeur Jean-Claude Shanda Tonme

 Les  Scoops d’Afrique : Comment réagissez-vous aux attaques de la BAS (Brigade Antisardinards) ?

Jean Claude Shanda Tonme : Si je vous dis que je suis indifférent, c’est que j’ai menti, terriblement menti. Et si un Camerounais, une Camerounaise, vous clame son indifférence, c’est qu’il y a mensonge. Personnellement je suis dévasté par ces événements qui loin d’honorer notre pays, nous exposent, nous présentent sous un jour de grande palabre en terre étrangère, et révèlent une profonde fracture sociale et nationale. Nous aurions pu faire l’économie de cette honte et de cet embarras sans nom. Je me perds en essayant de trouver une qualification plus élaborée, en essayant de trouver des termes qui puissent consoler tout le monde. Comment ne pas imaginer les implications, les conséquences, les effets collatéraux, à gauche comme à droite, en bas comme en haut ? C’est très grave, et grave d’une gravité extrême. S’agit-il toujours de la politique ?

Quand vous parlez de gravité extrême, que voulez-vous insinuer, pour quelqu’un qui est tout de même un leader d’opinion et un intellectuel connu que l’on ne présente plus ?

Ecoutez, j’entends des gens s’amuser avec ces images, annoncer des choses, crier à la fin du régime, à la défaite des sardinards etc….  Cher ami et très cher compatriote, nous ne pouvons pas réduire la politique de notre pays, à des événements et des démonstrations de cette nature. Dire qu’il y a un problème, n’est pas mentir, c’est même une évidence. Le Cameroun a ses problèmes, qui doivent être résolus ici, avec les moyens, les voies, les éléments et les logistiques humaines, matérielles, politiques et psychologiques propres à ce pays. Ces enfants, ces adultes qui manifestent avec une violence élaborée et déterminée, portent certes les stigmates de récriminations anciennes et nouvelles, de frustrations diverses et d’attentes insatisfaites, mais, mais, mais, s’il y a la liberté des terrains, le choix des moyens et des méthodes à un moment donné, il y a un urgent besoin de restreinte, de civilité et la réflexion sur les implications. Nous sommes rendus à un point, une étape cruciale de l’évolution de notre pays qui exige de la prudence à tous les niveaux. Malheureusement, il est tout simplement impossible de contrôler des gens qui vivent ailleurs que sur le territoire national. Parler de prodiguer des conseils, c’est se tromper. Et pourtant, c’est devenu crucial pour les rapports de toutes natures chez nous, que les compatriotes de la diaspora soient arrimés aux exigences cardinales de stabilité, d’équilibre, de compassion, de concession et de transversalité nationales. Dans le même temps, les rejeter en bloc, les méconnaître ou les mépriser, c’est impossible voire irréaliste. Ils constituent un message, mais un message mal répercuté et peut-être mal ordonnancé. Chacun parle de son pays et juge ses dirigeants à sa façon certes, mais chacun n’a qu’un pays de lien de sang.

Pensez-vous qu’il y a une jonction entre des donneurs d’ordre tapis au pays, et les gens de la diaspora qui se définissent comme brigade antisardinards ?

Je ne sais rien de définitif ni de probant, mais penser à des liens partisans, des rapports et des axes de communication de toute nature n’est pas à exclure. A un moment donné, le simple lien familial peut constituer un canal de travail et d’information, de renseignement aussi. Il est impossible aujourd’hui de trouver dix familles sans avoir cinq qui ont des progénitures ou des liens de sang à l’étranger. En fait, il faut mettre sur le compte de cette expatriation presque logique, naturelle à souhait ou opportuniste matériellement, certaines informations qui polluent les réseaux sociaux. C’est le lieu ici de crier encore haut et fort, que les parents qui encouragent leurs enfants à s’éterniser à l’étranger au motif que le pays va mal, ou encore qu’il n’y aurait rien à faire ici, se fourvoient et portent une responsabilité écrasante. J’en rencontre chaque jour, alors qu’eux-mêmes, ces parents, ont pour la plupart tout obtenu au pays, conduit une riche carrière, bâti une famille. Le refrain est le même : « Il travaille là-bas ». Oui mais, était parti pour caller ? Et toi papa ou maman, qui fera ton deuil et qui va perpétuer ton nom et tes œuvres ici ?

On parle de relations entre Maurice Kamto et les manifestants casseurs, qu’en pensez-vous ?

Comment voulez-vous que j’apprécie une information sans disposer des éléments de preuve irréfutables ? Dans tous les cas, Maurice Kamto est chef d’un parti qui a des militants à l’étranger, et la coordination de l’ensemble de son appareil dépend bien de lui. Maintenant, quant à dire qu’il est le donneur d’ordre, c’est un autre pas que personne ne saurait honnêtement et raisonnablement franchir qu’avec des preuves irréfutables. Si les services spécialisés de l’appareil d’Etat l’affirment, j’espère qu’ils disposent d’éléments à propos et dans ce cas, il ne nous appartient nullement d’apprécier. Il faut simplement éviter la manipulation, l’acharnement.

 Quand les manifestants s’en prennent directement au chef de l’Etat et à sa famille, son épouse, quel est votre sentiment ? Comment appréciez-vous la démarche ?

Une fois encore, je suis très peiné. En écrivain et intellectuel, j’ai commis de nombreux ouvrages, de multiples écrits à la fois sur la marche du monde, sur la politique camerounaise et sur des personnalités. J’ai souvent été également dur, très dur même avec nos dirigeants, mais si je vous ouvre mon cœur, vous verrez qu’il saigne en ce moment, il n’est pas tranquille, il est blessé, profondément blessé et confus. Je dois vous avouer quelque chose de terrible : Je ne pense pas que Paul Biya mérité ce traitement. Certes, le pays va mal, et la gouvernance sous sa conduite, est lourde de défaillances, de nombreux échecs et de manquements. Pourtant, parlons vrai, parlons franchement. D’où vient-il ? Comment est-il parvenu au pouvoir ? Pourquoi ne pourrions-nous pas avoir un peu de recul et d’analyses honnêtes ? C’est de lui que nous tenons le constat de l’inertie, et c’est encore de lui que nous tenons de nombreux diagnostics alarmants sur l’état des lieux. Je me souviens de son message de nouvel an de 2001, où il reconnaissait sans détour, et avec un courage admirable, que nous avons pris du retard dans le secteur énergétique, que nous n’avons pas pris les bonnes décisions qui s’imposaient. Pour moi, jusqu’à preuve du contraire, Paul Biya reste un homme honnête, honnête dans le caractère et honnête dans ses démarches, son expression et sa projection dans l’arène national et international. Cela n’a rien avec les artifices constitutionnels pour conserver le pouvoir. L’homme a un caractère naturel tempéré, pacifique et non violent qui n’est peut-être pas le plus adapté pour gérer et supporter la charge ou les charges d’un pays aussi complexe et naturellement prédisposé à des fractures. Il faut le comprendre ainsi et le prendre ainsi. Un adage populaire de mon village dit que « quand tu connais le caractère de quelqu’un, tu fais avec et vous vivez en paix ». Pour le reste, assumons avec intelligence, patience, sagesse et partage.

Précisez votre pensez quand vous parlez de ses origines par rapport au pouvoir ?

Ecoutez, à moins d’être malhonnête, nous savons tous et nous sommes tous témoins de l’histoire de son accession à la magistrature suprême. Paul Biya n’avait rien demandé à Amadou Ahidjo. En effet le premier président avait en son temps, porté son choix sur le collaborateur le plus fidèle, le plus calme, le plus disposé à préserver les acquis de la paix et de la construction de l’Etat qui était encore en cours. On ne connaissait à ce haut commis de l’Etat, premier Ministre de surcroît, aucun excès, aucune ambition démesurée, aucun des nombreux travers de la débauche, de l’attachement au matériel, de la soumission à des réseaux. Il faut arrêter de crier sur les toits qu’il fut imposé par François Mitterrand ou par tel ou tel autre réseau exotérique ou mafieux. Ahidjo craignait et redoutait les autres, qui avaient un caractère trop dur et pouvait casser la baraque. Voilà la vérité. L’homme nous a gérés depuis plus de trois décennies avec son caractère, après avoir montré au début, qu’il entendait effectivement travailler pour le Cameroun et rien que pour le Cameroun.

Ce que vous dites est très intéressant et même capital. A votre avis que s’est-il passé ?

Ecoutez, quand peu après son arrivée au pouvoir, cet homme déclare sur le parvis de l’hôtel de ville de Yaoundé, après avoir fait le tour du pays, que c’est par hasard qu’il est né au sud, je suis entièrement convaincu qu’il est honnête, qu’il porte la flamme de ce nouveau nationalisme et de cette ambition pour le pays, depuis le cœur, depuis ses entrailles. Hélas, vous le savez comme moi, que c’est la tentative de coup d’Etat de 1984, qui aura changé toute la donne. Personnellement je crois que depuis cet événement, il est surtout soucieux de se protéger, devant la méchanceté des êtres humains. Il doit se protéger, survivre, survivre en se méfiant de tout son entourage. IL a le sentiment d’avoir été trahi, trahi de près et de loin, et trahi par l’histoire. A un moment où il s’attendait à vivre la vie d’un haut commis de l’Etat tranquille, il s’est vu confier les clés trop lourdes d’un pays trop dangereux, et miné par les cendres encore sournoisement incandescentes d’une indépendance mal ficelée, et d’un Etat fragilisé par la quête d’équilibre ethnique.

 

 

Est-ce à dire que vous comprenez ses fautes et manquements, ou que vous ne partagez pas les critiques acerbes dont il est l’objet ?

Non, comment pourrais-je exempter de facto un chef d’Etat, un responsable politique d’une telle dimension, de critiques légitimes, d’appréciations, de jugements ou d’évaluations tout court en tant que citoyen, analyste et observateur attentif de la scène nationale ? Ce qui me préoccupe et ce sur quoi j’insiste, c’est qu’un chef d’Etat qui n’a tué personne pour arriver au pouvoir et qui n’a bousculé personne ni pris la place de personne, ne devrait pas subir certains traitements. Toute la problématique de la dévolution et de la conquête du pouvoir au Cameroun, devrait intégrer ce paramètre contemporain et sentimental incontestable. Il y a dès lors, une retenue dans le langage qui nous est imposée. Si quelqu’un refuse cette vérité ou ne veut pas la prendre en considération, alors il ne sera rien dans la politique au Cameroun. On n’insulte pas son destin ni celui de quelqu’un d’autre.

Alors, ne pensez-vous pas que l’action des antisardinards tombe très mal, c’est-à-dire qu’elle vient alimenter le tribalisme au Cameroun, à un moment très sensible ?

Franchement, je ne dirai pas non, mais je ne dirai pas oui non plus de façon absolue. C’est bien triste que nous en soyons toujours à opposer les ethnies, et surtout à ramener les actes de quelques individus à la responsabilité de toute une communauté. J’ai entendu des choses très graves, par exemple de ce commissaire Zogo qui parle de bloquer le pont d’Ebedda, d’encercler l’ambassade de Suisse au Cameroun, et use d’épithètes très sales contre des inconnus, des gens que ni lui ni vous et moi ne connaissons et ne contrôlons. Je crains sérieusement les implications de telles sorties. Mais au fond, si je m’en tiens à ce que je vis et vois tous les jours, son opinion et ses propos ne sont ni la vision du chef de l’Etat, ni celle de la majorité du peuple camerounais. Que ceux qui attisent les discours de guerre civile ou de confrontation des tribus et des régions, se fassent une raison pour toujours : Ils ne passeront pas. Quand on présente le monsieur comme un commissaire, donc un officier des forces de sécurité qui a été en service et demeure identifié comme tel, il faut craindre la contagion, redouter la formation de milices rivales et soupçonner l’existence de réseaux de tueurs pour des règlements des comptes extrajudiciaires.

Les antisardinards Bamilékés ne passeront donc pas ?

D’abord, sont-ils vraiment tous Bamilékés et uniquement Bamilékés ? Je ne pense pas.

C’est vrai que j’entends des noms à consonance Bamiléké, et je dis tout haut, que personne ne saurait se renier ni renier sa progéniture, encore moins son sang. Mais si des gens se trompent, si des gens font mal ou font trop dans une forme d’exposition et de démonstration qui ne vous semble pas adéquate, appropriée ou correcte, nous avons le devoir de les réprimander, de leur dire que ce n’est pas bien, de leur demander d’arrêter, quelle que soit la légitimité ou la justesse de leurs motivations, et quels que soient la nature et la solidité de nos liens. Je crois entendre que des gens s’insurgent contre la présence du chef de l’Etat à Genève. Acceptons, mais des pétitions, des lettres de protestation, des pages achetées dans les journaux, des temps d’antenne réservés et de la publicité commandées dans des chaînes de télévision, auraient été plus organisés, plus compréhensibles, mieux traités moins embêtants et moins polémiques que d’aller défoncer un hôtel. C’est mon opinion, et je parle en étant en mesure de m’adresser à ces compatriotes directement en face. En réalité même des marches pacifiques dans les villes ciblées à l’étranger, sans volonté de créer des incidents et d’entretenir des tensions directement autour et dans cet hôtel, auraient eu un écho d’une importante amplitude.

 Oui, mais, Prof, je partage bien votre analyse et votre engagement que je trouve positif. Mais après les sorties de Kamto qui a défié Paul Biya à plusieurs reprises, au point de lui demander de quitter Etoudi pour lui laisser la place, ne pensez-vous pas que les tribus ont été soulevées, tamponnées et poussées à la confrontation ?

Cher Ami, une fois de plus, ne confondez rien. Kamto c’est Kamto, et la communauté Bamiléké c’est la communauté Bamiléké. D’abord, je ne vois franchement pas où et quand il en appelle à la guerre, et si c’était même le cas, il ne serait suivi par personne, par aucun Bamiléké. Je pense pouvoir dire de même de l’autre côté et de tous les côtés. Les grands gueules intellectuels et les bavards politiques de tous les acabits ne constituent pas le peuple, et ne sauraient mettre le feu partout impunément, spontanément et automatiquement. Il me semble important de limiter le phénomène Kamto dans sa dimension politico-historique. Il faut éviter de créer autour de lui, sur lui ou à partir de lui, une construction de confrontation et de division des régions du pays.

 Vous personnellement, qu’attendez-vous de la situation actuelle ? Comprendriez-vous que des mesures de représailles soient prises au plan officiel, ou par des groupes d’individus ?

Avec votre permission, je voudrais vous révéler quelque chose : si le Cameroun était gouverné sur cette base, nous n’existerions plus, vraiment plus, parce que les occasions de vengeance peuvent se présenter chaque jour, à chaque instant et à chaque étape de vexations. Qui n’est pas fâché à un moment ou à un autre dans notre pays ? N’a-t-on pas vu et lu des tas de mémorandums ? Enfin, tant qu’il s’agit de Paul Biya, sachez par exemple qu’il avait rejeté toutes les notes de renseignements rédigées en 1992 pour recommander l’exclusion des Bamilékés du Gouvernement, après qu’il a été très mal reçu à Bafoussam, à l’exception de Fotso Victor, et que presque tout l’ouest ait voté contre lui et son parti. IL a réitéré cette position de façon ferme après la dernière élection présidentielle de 2018. Ce sont des vérités que nous devons nous dire aujourd’hui, en tout cas pour ceux qui sont au courant. Et s’agissant de Maurice Kamto personnellement, je conseille aux gens qui s’excitent trop, d’éviter ces errements. Qui sait sur quelles bases et selon quelles circonstances et conditionnalités, le brillant professeur de droit est entré au Gouvernement ? Combien savent comment et pourquoi il en est parti, après avoir défendu ardument la politique du Gouvernement, du chef de l’Etat et du RDPC pendant huit longues années ? Il faut laisser les choses où elles sont avec leurs secrets. En trente-six ans de règne, Maurice Kamto est le seul candidat à un poste international à avoir été défendu, soutenu et porté avec détermination et engagement extraordinaires par Paul Biya. C’était à l’occasion de l’élection comme juge à la Cour internationale de justice, qui s’était malheureusement conclu par un échec. Maurice m’avait lui-même fait état de son émotion et de sa reconnaissance envers l’homme.

Que pensez-vous de la lettre des élites de l’Ouest ?

Ecoutez, les signataires sont seuls maîtres de leurs intentions, ambitions, orientations et projets. Je constate d’abord qu’ils sont tous des titulaires actuels ou anciens de charges publiques, et à ce titre, ont un intérêt évident dans l’acte. Toutefois, il me semble qu’ils se sont sentis sous pression, mis en cause indirectement, et embêtés par les discours du genre de ceux du fameux commissaire Zogo. Je peux comprendre, les comprendre, et accepter leur démarche, dans le contexte camerounais, avec toute la charge émotionnelle. Je me demande simplement quelle est leur niveau d’influence sur les populations à la base, sur les fameux antisardirnards de l’au-delà des mers ? Il a toujours existé une fracture profonde entre les élites et la base dans notre pays, et à tel point que même le tribalisme et les menaces sectaires, sont les inventions des classes dirigeantes attachées aux privilèges des postes nominatifs et électifs. Le paysan d’Akom II, de Tokombéré, de Muyuka, de Kambé, de Mouloundou et de Bazou ont tout en commun, en termes d’attentes et d’insatisfactions dans leurs rapports avec l’Etat. Laissons les peuples innocents tranquilles avec nos slogans incendiaires et haineux. Sardinards ou tontinards, on s’en fou éperdument. Il faut bannir ce vocabulaire obscurantiste chargé des haines, des haines ensauvageantes ? D’où viennent même ces bêtises ?  Quand les gens manquent de maturité intellectuelle et politique, qu’ils n’envahissent pas le langage social et communautaire avec des préceptes annonciateurs de manipulations génocidaires. En tout cas ce n’est ni une création de Ngoa Ekellé, ni de Soa, ni de la Sorbonne, ni de la London School of economics. Ce n’est non plus ni du marché de New-bell à Douala, ni du marché Mokolo à Yaoundé, ni des sauveteurs de Lapiro de Mbanga. C’est notre nouvelle maladie tout court. Cependant, si nous sommes vraiment obligés de faire avec, on va faire comment ? Chaque année, de nouveaux mots, notions et concepts enrichissent le dictionnaire. Voilà notre part qui est arrivé depuis l’étranger. Comme dit un célèbre chanteur du Ndé, tu restes à la maison et les problèmes viennent te trouver.

Donc pour vous les antisardinards ne sont pas des Bamilékés authentiques et ne les représentent pas ?

Mais comment, des personnes manifestent à dix mille kilomètres, et vous voulez incriminer des millions de citoyens paisibles au Cameroun, est-ce normal ? Et puis, qu’ils soient Bamilékés ou pas, la casse des ambassades, le langage de la haine et la prêche de la guerre civile, ne tiennent plus aujourd’hui, comme ils n’ont jamais réellement tenu hier. Vous voulez que je m’exprime en tant que Bamiléké, alors je vous dis tout de suite et très clairement, que jamais, jamais, jamais plus cela. Nous n’allons plus jamais nous embarquer dans des stratégies, des options, des programmations et des projets qui nous ont causé tant de torts et exposé à la vindicte des autres communautés. Nous portons le poids des années noires d’avant et d’après l’indépendance, et nous avons payé le plus lourd tribut. L’indépendance était bonne pour tout le monde, mais les souffrances étaient bonnes pour certains seulement. La communauté Bamiléké n’est plus disposée à suivre des lanceurs de flammes et des invocateurs de la haine et de la division. Nous résisterons à tous les appels à la guerre civile et à toutes les provocations. Nous entendons demeurer cohérents et inviter tout le monde au travail, à la cohésion nationale et au développement. Le pays peut changer, avancer et progresser sans la violence, sans le feu et la transformation des champs de manioc et de macabo en champs de batailles ethniques.

Mais tout de même, on a vu l’ouest voter massivement pour l’opposition lors de la dernière élection ?

Mais c’est la démocratie, et je rétorque que le président Paul Biya a obtenu 46% des suffrages dans cette région, donc plus que partout où des gens du terroir se présentaient. L’ouest est la seule région où presque tous les candidats ont obtenu quelque chose. Enfin, je le dis et le répète, le temps où on nous poussait à des discours de revendications stériles est passée, définitivement passée. Que certains parlent de présidence tournante et d’autres trucs de partage et d’alternance des tribus au pouvoir, n’est vraiment plus un sujet de préoccupation pour nous. L’essentiel c’est que le pays soit gouverné, bien gouverné et se construise. Quand on dit que c’est le tour des Bamilékés, je pose la question de savoir quand est-ce que ce sera alors le tour des Kirdis, des Pygmés, des Sawa, des Bassas, des Eton, des Mbamois, des Handicapés et des malvoyants ? Il faut taire ces discours qui nous nuisent terriblement. J’ai entendu quelqu’un dire qu’il faut en finir avec les voleurs, mais si voleurs il y a, c’est tout un système dans lequel nous sommes tous impliqués, embarqués directement ou indirectement, à un niveau ou à un autre.

Sur cette histoire d’alternance des tribus au pouvoir, pouvez-vous préciser ?

La volonté de Dieu a voulu qu’un fils du nord soit fait premier président du pays, un simple agent des postes qui s’est avéré un grand homme d’Etat et un sage respecté dans tout le continent. Il a fait ce qu’il a pu, et s’en est allé. La même volonté de Dieu a voulu qu’un fils du sud lui succède, et demeure le président du pays. A 86 ans, il est encore là, et Dieu décidera de la suite. Il faut laisser ce père s’en aller tranquillement, parvenu à ce stade de la vie et de la gestion du pouvoir. Le discours sur le tour de tel ou tel tribu, est un grossier piège, avant d’être une retentissante connerie au regard des préceptes démocratiques modernes. Il faut savoir lire les signes et se taire.

Voulez-vous dire qu’il ne faut plus faire des élections, ou que Kamto Maurice a eu tort ?

Ne me prêtez pas des intentions et des commentaires. Je parle mon cœur, sans détours ni combines ni retenues. Il ne faut pas ou plus stresser le papa là outre mesure, au regard de la façon dont il a accédé au pouvoir. Faites cela à un voyou, un ambitieux, un comploteur ou un sanguinaire qui a conquis le pouvoir par les armes. Les héritiers pourront se déchirer comme ils veulent, mais pas avec lui. C’est mon opinion et je la veux forte, très forte même. S’agissant de Maurice, je n’aime pas en parler tant mon respect pour lui est immense, mais je ne pense pas que sa précipitation était une bonne stratégie. De vrais leaders politiques peuvent se cogner la tête plusieurs fois avant d’y parvenir finalement. C’est un brillant universitaire, quoi que l’on en dise, et un juriste d’une dimension et d’une expertise hors normes. Mais là, pour ce coup de l’après élection d’octobre, il aurait pu capitaliser sur le statut conquis et acquis de deuxième parti du pays, pour prévaloir lors des élections locales annoncées. L’entourage a joué un rôle pas très clair, et je continue de me demander comment et surtout pourquoi. Dans tous les cas, à chacun sa stratégie, mais également ses responsabilités qui en résultent.

Pouvez-vous être plus précis ?

Chez nous, on adore l’ostentation et les bénéfices rapides, les gains opportunistes. Je vois aujourd’hui les acteurs et surtout certains saltimbanques qui tapaient la poitrine et annonçaient le changement par la force de la rue, comme en 1992, 1992 dont j’étais malheureusement ou heureusement, un des acteurs idéologiques et doctrinaires de feu. C’est une répétition grandeur nature de Ni Jonh Fru Ndi et la coordination trente années en arrière. Hélas ! Nous sommes en Afrique, et la rue ici, n’est ni la rue de Genève ni la rue de Paris, ni la rue de Berlin, de Londres et Washington, c’est la rue du village et de toutes sortes de manquements, de dangers, de pesanteurs et d’imperfections institutionnelles. Il faut s’armer de plus d’intelligences et de patience ici, que chez les Blancs. Celui qui aspire à s’engager dans la politique en Afrique, et mieux au Cameroun, doit être dix voire vingt fois plus futé, plus intelligent, plus patient et plus outillé et concrètement mieux préparé que celui qui aspire à s’engager dans la politique en Europe et aux Etats Unis. Le sol ici est glissant et dangereux, délicat et sensible.

 Faut-il avoir peur des Bamilékés, quand on voit le rythme avec lequel ils amassent des fortunes et tiennent des secteurs entiers de l’économie ?

Si tant est que nous parlons des fortunes amassées, pourquoi ne pas avoir peur des fonctionnaires, qui n’amassent pas, mais qui ramassent et arrachent sans efforts ? En réalité, nous avons développé trop de fixations sur des tribus, et particulièrement sur les Bamilékés. Mais pour dire vrai, parler vrai et faire vrai, oui, il faut avoir peur de tout ce qui est très puissant, trop puissant et peu humble, peu disposé à partager, peu sociable et condescendant. Or si les Bamilékés sont il est vrai, puissants économiquement, riches et tiennent des secteurs entiers, ils sont aussi ceux qui sont les plus fragiles politiquement et en conséquence les plus disposés à négocier, à pactiser, à accepter des compromis pour sauvegarder le pays et préserver la paix. Je vous affirme encore que dans leur position, les Bamilékés, les vrais, ceux qui obéissent à leurs coutumes et traditions, ne font pas de bagarres et ne sont pas disposés à s’engager dans des bagarres stériles.

Tiens, on dit pourtant de vous pas exemple que vous êtes un bagarreur ?

Non, non et non pour ce qui me concerne. C’est archi faux. Quand on sort de nulle part comme moi, quand on a mon parcours, un parcours de providence de la main de pitié de Dieu, on fuit les problèmes, on craint la bagarre. Pour ce qui est de la communauté Bamiléké en général, Je vous prends un exemple, qui vient de tout près dans le passé. Après 1992, tout l’ouest a basculé dans le RDPC, parce que les élites avaient compris, compris que le sens du pouvoir et la volonté du pouvoir, commandaient les affaires, conditionnaient la survie et constituaient le gage ultime pour évoluer. Nous y sommes encore, et la révolution générationnelle qui a marqué la dernière élection présidentielle n’y change rien. Comment voulez-vous être propriétaire des trois quarts des titres fonciers à Douala, Yaoundé et Nkongsamba, voir tout le mungo et tout l’ouest, et souhaiter qu’il arrive malheur à ce pays ? Non, il ne faut pas avoir peur des Bamilékés, parce que les Bamilékés eux-mêmes ont peur de faire peur. Ils ne souhaitent pas avoir peur non plus.

Devrait-on vous croire, Prof Shanda ?

Je vous le demande la main sur le cœur, la main intime dans mes tripes et les pieds bien fixés au sol. Nous souhaitons rassurer, assurer, garantir des rapports sains et conviviaux entre compatriotes. Nous ne sommes pas dans la logique de la tricherie. Franchement, je l’ai dit et le répète encore ici, que si une buchette d’allumette devait mettre le feu à notre pays, elle ne viendra pas d’une main Bamiléké. Nos rois et nos élites, nos intellectuels et nos hommes d’affaires sont dans cette logique et je n’en démords pas. Si quelqu’un vous affirme le contraire, amenez-le-moi et je vais aller le laver au village, pour le débarrasser de la malédiction qui le fait se tromper de chemin, de combat et de pays.

Comment vous situer, après tout ce grand déballage ? Seriez-vous porteur d’une ambition quelconque, au-delà de la Commission indépendante contre la corruption et la discrimination que vous animez depuis des années ?

Bien évidemment que oui. Et puisque vous me posez la question, je vous en donne la primeur très spécialement. Ecoutez, je ne vois plus ou pas le destin de notre pays, que dans un vaste mouvement de solidarité et de rassemblement. Dans cette optique, je lance le Mouvement populaire pour le dialogue et la réconciliation, en abrégé MPDR, ou popular movment for dialogue and réconciliation, en abrégé PMDR en Anglais. J’ai soumis les textes de base comme le veut la loi au MINAT pour autorisation. Mais d’ores et déjà, je vous informe que le but est de constituer partout dans les quartiers à travers le pays, des Comité populaires de médiation qui vont essayer de rapprocher les citoyens et citoyennes pour éviter des cassures, des fractures, des palabres et des divisions préjudiciables. Il y a un peu plus de trente années en arrière voire mieux, les chefs de quartier résolvaient la plupart des petits confits entre les gens. Aujourd’hui on va au tribunal pour tout, on se bat à la machette, avec des bouteilles cassées, et on cherche des interventions partout. Ce n’est pas seulement grave, c’est honteux. A quoi servons-nous en tant qu’élites, si chacun veut être ministre, directeur, président et rouler à bord de sa voiture aux vitres fumées avec chauffeur et garde de corps, pendant que les problèmes courants et quotidiens des gens, ne nous intéressent pas ? J’ai beaucoup travaillé avec la COMICODI pour faire ma part, dans ce sens, mais il faut passer à la vitesse supérieure. Il est temps.

Mais certaines langues disent que vous êtes du MRC ?

Je démens ces fantaisies infantiles et provocatrices. Je ne suis membre d’aucun parti politique existant, et je n’ai jamais été consulté ni contacté ni avant ni après la création du MRC. Ceci n’enlève rien au respect que j’éprouve pour tous ceux qui animent les partis politiques en général, y compris pour le professeur Maurice Kamto et ses amis et conseillers, que je connais du reste très bien, même si je ne les fréquente pas, car ne partageant aucune école de pensée idéologique.

J’ai appris la création du MRC par la presse comme n’importe quel citoyen de ce pays. La seule personne qui soit venue jusqu’à mon domicile me parler de la création de son parti, c’est mon frère et grand ami, le très dynamique ingénieur agronome Bernard Njonga, bien qu’il n’attendît objectivement rien en retour de moi. Pour cela je lui suis très reconnaissant et l’encourage.

Vous dites donc qu’il est temps, mais de quoi et pourquoi ?

Mais comment croyez-vous, que je vais rester à côté, sur le trottoir, à regarder des acteurs s’agiter sans humilité ni concession ni capacité de transversalité ? Non, il faut y aller, se lever, prêcher autre chose, avec autre chose et pour autre chose. J’ai ma part à dire, à faire entendre, à vendre. Nous avons besoin de gens d’une humilité digne de sacrifice et à la hauteur des sacrifices, de tous les sacrifices, pourvu que le Cameroun soit préservé, que les gens se comprennent et se parlent, et surtout afin que le pire nous soit évité. J’ai la mentalité d’un enfant qui a grandi dans les quartiers populaires, bruyants, bouillants et même dangereux où on sait à la fois faire la bagarre et faire la paix, mesurer sa force et celle des autres, comprendre son corps, respecter les sensations de la douleur, prendre son temps et travailler le temps, comprendre les appels de son ventre et bâtir de vraies amitiés.

J’imagine que vous évoquez là la crise dans les régions anglophones ?

C’est exact, mais ce n’est pas la crise des régions anglophones seulement, c’est notre crise, c’est la crise dans notre pays, dans notre système de construction et de vécu institutionnel et politique. Nous avons, individuellement et collectivement, un défi à relever avec la situation dans les deux régions qui saignent abondamment, où des villages entiers ont été désertés, faisant des réfugiés dans les pays voisins. Comment en sommes-nous arrivés là ? Il faut arranger au plus vite, et rien ne vaudra au-delà du dialogue et en l’absence de dialogue. Le nom choisi pour notre mouvement n’est pas fortuit, tout comme les symboles qui composent le sigle : une colombe surplombant deux mains qui se tiennent fraternellement. Je regrette que des gens en soient encore à spéculer sur le genre de dialogue, sur le sérieux du dialogue, sur la réalité d’une volonté de dialogue. Les gens qui jouent à ce jeu veulent que nous devenions Gaza en Palestine, avec de petits chefs de guerre partout. Nous avons passé le temps à crier que Paul Biya ne veut pas de dialogue, et le jour où il parle ouvertement de pardon et annonce le dialogue, quelques lanceurs de flammes reculent encore avec leurs fesses, et commencent à poser des conditions insurmontables, juste pour bloquer. Il faut aller au dialogue et sans conditions, et poser ses exigences une fois assis autour de la table. J’avais depuis 1990 dit ma préférence pour le retour au fédéralisme. Si aujourd’hui c’est cela la porte de sortie salutaire, n’ayons pas peur d’en débattre démocratiquement, ouvertement, sans passion, sans tricherie et sans menaces.

 Donc, vous attendez le son de cloche du MINAT ?

Oui, j’attends, avec une certaine assurance et une très grande confiance. Je ne suis pas adepte des cachotteries et je ne fais pas de marchandage avec mes convictions. J’ai pris l’initiative d’en parler suffisamment avec ceux qui comptent, qui ont un intérêt pour la paix dans notre pays, et afin que les discours d’ostracisme, de rejet, de marginalisation et d’indexation à tort des ethnies, des régions et des personnes cessent, meurent de leur propre mort et laissent le Cameroun et le peuple camerounais en paix.

Et puis, je ne vois pas le ministre, à qui j’ai pris le soin d’informer préalablement de ma démarche, faire autrement que d’encourager l’initiative, le projet. Dans tous les cas, je n’abandonnerai pas.

Avec qui êtes-vous engagés dans cette initiative, les fortes têtes de direction ?

Ecoutez, pour l’instant, le bureau constitué est juste formel, pas réellement indicatif de l’ampleur et de la profondeur que nous entendons donner au rassemblement. Il s’est agi simplement de satisfaire aux exigences administratives. Dès que le MINAT aura marqué son approbation conformément à la loi, le vrai bureau sera constitué à l’issue d’une toute première assemblée générale ordinaire, une sorte de véritable congrès à visage pluriel, arc-en-ciel et humain. L’événement aura lieu dans un lieu public et nous ferons appel à toutes les volontés disposées à travailler franchement et effectivement pour le dialogue et la réconciliation. Ce ne sera pas une affaire de longs crayons, de vedettes ou de fortunés. J’ai un ancrage populaire fort et je veillerai à jouer avec cette marque. Vous savez, quand j’ai fait un large tour du pays pour mon plaidoyer en faveur d’un frère emprisonné, j’ai rencontré des dignitaires, des gens simples, des rois et des serviteurs, des chefs de communauté et de simples gens tous ouverts pour le dialogue, l’écoute, le partage et la compassion. Et savez-vous où ma délégation et moi avons eu le plus grand accueil ? C’était dans le sud, à Ebolowa, où nous avons été reçus par sa majesté EFFA, le président du forum des chefs traditionnels du sud, ensuite chez le Roi Bell à Douala, après être passées par le Grand Roi des Rois de l’Ouest, Sokoudjou Jean Rameau entouré d’une symbolique et d’un rituel impressionnants, sans parler du prestigieux Sultan et Roi du peuple Bamoun Mbombo Njoya, à Foumban, en un vendredi de rêve et de sublimation au milieu de tous ses notables et de sa garde solennelle. Ainsi va le vrai Cameroun, le Cameroun de tous les espoirs et des cœurs.

Que pouvez-vous dire comme dernier mot ?

Je ne désespère pas pour notre pays. Il faut laisser les choses se faire et se déployer selon la volonté de Dieu, et le Cameroun avancera tranquillement et pacifiquement. Sachez que quand on parle de changement, ce n’est peut-être jamais la même chose pour tout le monde. Chacun et chacune peut avoir dans sa tête, dans son cœur, sa part de changement qu’il souhaite voir, d’où la nécessité de relativiser, d’adopter une posture d’humilité, de prudence et de sagesse. Le monde est tellement divers, et les gens tellement ondoyants dans leurs attentes et souhaits. Chaque changement appelle un autre changement, et chaque révolution en appelle une autre. C’est le sens dialectique du mouvement de l’histoire, un mouvement profondément ancré dans la lutte des classes, le combat entre les intérêts, et la critique permanente. Il faut se planter dans le crâne comme un clou, que personne ne changera un pays en jour, pas plus le Cameroun qu’un autre. On ne remplacera pas tous les magistrats, tous les fonctionnaires, tous les enseignants, tous les préfets et administrateurs en un jour.

Vous ne croyez peut-être donc pus à un changement radical ?

On n’inventera pas un autre pays, et personne ne viendra de l’étranger avec un gouvernement dans sa poche pour l’imposer au pays. Ceux qui pensent ou conçoivent le changement en termes de chasser une tribu du pouvoir, devraient se raviser. En effet le Cameroun qui se présente à nous dorénavant, est un pays composite, où l’on s’aperçoit qu’un jeune couple sur deux, est formé de conjoints d’origines ethniques différentes, que toutes les communautés s’adonnent à la pratique de la tontine avec plus ou moins de bonheur, que toutes les communautés adorent la sardine, que le Koki, le ndomba, la sanga, le éru, le Kondrè, la sauce gombo, le couscous de manioc autant que le couscous de riz et de maïs, les pommes pilées avec le haricot noir, le poisson braisé et le poulet braisé forment ensemble une équipe nationale des lions indomptables de la gastronomie célébrée et vénérée aux quatre coins du triangle national./.

 

 

 

 

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