Alors que le conflit contre Boko Haram baisse en intensité dans l’Extrême-Nord du Cameroun, le mouvement constitue toujours une menace et la situation humanitaire reste précaire. Pour construire une paix durable, le gouvernement camerounais doit se saisir de deux enjeux sécuritaires majeurs : le devenir des anciens membres, y compris combattants, du mouvement jihadiste, et celui des comités de vigilance. Pour les anciens membres de Boko Haram, le gouvernement devrait distinguer les militants dangereux, pour lesquels une procédure judiciaire formelle et probablement une incarcération s’imposent, d’autres individus pour lesquels des travaux communautaires et des confessions publiques semblent plus appropriés, et soutenir les communautés prêtes à réintégrer ces derniers. Concernant les comités de vigilance, il devrait mieux assister ceux qui sont encore nécessaires pour lutter contre Boko Haram, intégrer certains au sein de la police municipale et démobiliser les autres. Les membres des comités accusés d’abus devront faire l’objet d’enquêtes et les décisions de justice devront être rendues publiques.

Des milliers de Camerounais ont rejoint Boko Haram entre 2012 et 2016, parfois par conviction idéologique, souvent par opportunisme ou sous la contrainte. Certains ont été tués dans des combats, d’autres arrêtés par les forces de sécurité et un nombre inconnu, sans doute des centaines ou un millier, font encore partie du mouvement jihadiste. Début 2017, quelques-uns ont essayé de se rendre, mais ont été rejetés par leurs communautés ou abattus par les forces de sécurité. Depuis octobre 2017, le gouvernement se montre plus ouvert sur la question de leur retour, mais n’a pas encore défini de politique claire. A ce jour, près de 200 membres du mouvement se sont rendus. Une prise en charge cohérente de ces individus pourrait pousser d’autres membres à se rendre et fragiliser davantage Boko Haram. L’absence de politique ou une politique inadéquate risquent en revanche de provoquer des frustrations parmi les combattants encore en activité et de les conforter dans l’idée que seul le mouvement est en mesure d’assurer leur protection.

Depuis 2014, les comités de vigilance, qui comptent à ce jour environ 14 000 membres à l’Extrême-Nord, jouent un rôle essentiel dans la lutte contre Boko Haram. Ils renseignent les forces de défense et servent d’éclaireurs ou de guides. Ils affrontent parfois directement le mouvement jihadiste et protègent les communautés, notamment contre les attentats-suicides. Toutefois, les autorités publiques les soutiennent peu. Certains comités voient leurs membres se décourager et les quitter. Les comités de vigilance suscitent aussi des critiques. Certains membres officiaient auparavant comme voleurs de bétail, contrebandiers ou coupeurs de route. Plusieurs ont été arrêtés pour collusion avec Boko Haram, tandis que d’autres sont suspectés de violations de droits humains. A mesure que le conflit baisse en intensité, une réflexion sur leur avenir se fait de plus en plus pressante. Sans cela, le risque est élevé que des comités continuent de se déliter hors de tout contrôle, voire que certains membres retournent à leurs activités criminelles passées.

Le gouvernement camerounais devrait élaborer une politique visant à susciter davantage de redditions de membres camerounais de Boko Haram et préparer la démobilisation des comités de vigilance. Pour les premiers, il devrait :

  • Annoncer publiquement que les membres de Boko Haram qui se rendent bénéficieront d’une forme de protection et auront accès à un procès équitable, et qu’il est peu probable que les membres non combattants aillent en prison ; le gouvernement devrait aussi poursuivre ses consultations avec les pays voisins sur les bonnes pratiques en matière de réinsertion des anciens membres combattants ;
  • Elaborer un programme de soutien aux communautés dans lesquelles d’anciens membres de Boko Haram seront réintégrés, comprenant éventuellement un appui aux activités pastorales, agraires et commerciales dans les communautés d’accueil et des subventions aux petites entreprises qui emploient des jeunes ;
  • Affiner les procédures pour faire la distinction entre les membres combattants de Boko Haram, ceux qui prônent la violence et ceux qui ont commis des atrocités, d’une part, d’autre part et les membres non combattants, ceux qui ont renoncé à la violence et ceux qui ne sont pas accusés de crimes graves, qu’ils se soient rendus ou qu’ils aient été arrêtés. Pilotées pour le moment par des militaires, les enquêtes pour déterminer le statut de chaque individu devraient davantage associer les policiers, des experts en protection du Comité international de la Croix-Rouge et/ou de l’ONU, et éventuellement des universitaires et chercheurs spécialistes de ce sujet ;
  • Adopter une approche sur-mesure afin de tenir pour responsables les anciens membres de Boko Haram, sur la base de ces enquêtes. Pour certains, une procédure judiciaire formelle s’impose, voire, dans certains cas, une incarcération et un suivi rigoureux. Pour d’autres, des travaux communautaires, des confessions publiques, des cérémonies symboliques, et des formations à des métiers porteurs au niveau local semblent plus appropriés. Le gouvernement devrait renforcer les tribunaux de l’Extrême-Nord en ressources humaines et matérielles pour qu’ils puissent rapidement se prononcer sur le cas des anciens militants pour lesquels une procédure judiciaire s’impose ; et,
  • Amender la loi antiterroriste de 2014 et le Code pénal pour donner aux juges et aux communautés un degré de flexibilité dans le traitement des anciens membres de Boko Haram. A défaut, le président de la République pourrait signer un décret pour organiser la prise en charge spécifique des individus qui se sont rendus.

Le gouvernement camerounais devrait par ailleurs préparer l’avenir des comités de vigilance après Boko Haram, et pour ce faire :

  • S’abstenir de créer de nouveaux comités de vigilance et se concentrer plutôt sur le développement de réseaux de renseignement et d’alerte précoce pour apporter aux civils la protection de l’Etat en cas de besoin ;
  • Dans les localités toujours exposées à Boko Haram, maintenir les comités de vigilance opérationnels, tout en les soutenant et en les encadrant mieux via des systèmes de vérification externe, y compris un contrôle communautaire, et intégrer certains membres dans la police municipale ; proposer à leurs membres des formations sur des compétences pratiques (en matière de renseignement, de premiers secours et de déminage) ;
  • Démobiliser les comités dans les zones où Boko Haram n’est plus une menace en recensant les anciens membres possédant une arme à feu et en organisant la réinsertion dans la vie civile des membres démobilisés, soit en les aidant à trouver du travail dans des secteurs porteurs au niveau local, soit en finançant leurs microprojets dans des secteurs tels que le commerce et l’agriculture ; et,
  • Mener des enquêtes transparentes sur tous les membres des comités de vigilance accusés d’abus ou de bavures, tenir pour responsables ceux qui ont perpétré des crimes, et rendre publiques les décisions de justice.

Le soutien international sera essentiel pour relever ces deux défis, étant donnés le manque d’expertise locale et le fait que les finances publiques soient sous tension, avec une élection présidentielle en octobre et la coupe d’Afrique des nations à organiser en janvier 2019. Les partenaires étrangers (en particulier les Etats-Unis, l’Union européenne et le Japon) devraient soutenir l’investissement dans les communautés qui seront amenées à réintégrer les anciens militants de Boko Haram et les initiatives visant à démobiliser les membres des comités de vigilance, et inclure ces derniers comme catégories bénéficiaires dans les projets de développement en cours dans la région. Plusieurs comités de vigilance ne souhaitent pas que les chefs traditionnels ou les autorités administratives locales gèrent seuls le soutien matériel ou financier du gouvernement ou des partenaires internationaux ; des ONG locales devraient donc être associées au déboursement de ces fonds.

Si les niveaux de violence à l’Extrême-Nord ont diminué, le gouvernement camerounais a encore beaucoup à faire pour trouver des réponses aux causes structurelles qui ont facilité l’implantation de Boko Haram – déficit de légitimité de l’Etat, pauvreté, sentiment de marginalisation de certaines communautés, fractures entre l’élite locale et les jeunes. Cependant, à l’heure actuelle, la priorité est de prendre en charge les combattants qui se rendent ou qui sont arrêtés, et de préparer l’avenir des membres des comités de vigilance. L’éventuelle stabilisation de l’Extrême-Nord dépend de la façon dont le gouvernement traite ces questions. Enfin, la lutte contre Boko Haram en général et la réinsertion des anciens membres en particulier est indissociable du respect des droits humains. Des vidéos ont récemment circulé sur Internet, montrant d’apparentes exécutions sommaires de femmes et d’enfants non armés, accusés d’appartenir à Boko Haram, par des militaires camerounais. De telles exactions ne peuvent que décourager les membres du groupe à se rendre ou encourager les anciens membres à retourner au Cameroun clandestinement.

Nairobi/Bruxelles, 14 août 2018

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